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# Forum Fintech ACPR-AMF : Ce que le terrain demande pour passer à l’échelle
- URL: https://convergence.ghost.io/analyses-2/
- Published: 2026-10-02T21:39:01.000Z
- Updated: 2026-10-19T07:30:59.000Z
- Author: Océane Deflandre
- Tags: événements

Le 2 octobre 2026, le Forum Fintech ACPR-AMF célébrait ses dix ans à l’occasion de sa 7e édition. Depuis sa création, il constitue un lieu de dialogue entre superviseurs et acteurs de l’innovation, avec une ambition rappelée par Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France et président de l’ACPR : mieux se comprendre et identifier ensemble les conditions permettant à l’innovation de se développer.

Dans son discours d’ouverture, Emmanuel Moulin a placé la **tokenisation de la finance** au premier rang des transformations susceptibles de redessiner le secteur financier, devant l’intelligence artificielle et la fragmentation géopolitique. Il en a souligné les gains d’efficacité, tout en l’inscrivant dans des questions de stabilité financière et de souveraineté. Pour l’Europe, cela implique notamment de ne pas devenir dépendante d’infrastructures non européennes ou d’actifs de règlement qui ne seraient pas libellés en euros.

La réponse présentée par la Banque de France repose sur trois piliers : une **monnaie de banque centrale** adaptée aux usages de marché, avec Pontes et Appia ; le développement d’une offre européenne de monnaie de banque commerciale et d’actifs financiers tokenisés, notamment les dépôts tokenisés et les stablecoins ; et l’évolution du cadre réglementaire, avec MiCA et la perspective de pérenniser le Régime Pilote.

**La table ronde « Tokenisation et infrastructures DLT : construire les marchés financiers européens de demain » a ensuite déplacé la discussion vers le terrain.** Animée par Marianne Jarlaud, directrice adjointe de la division Innovation et Finance digitale de l’AMF, elle a réuni Marc Kepeneghian pour LISE, Faustine Fleuret pour Morpho, Paul-Adrien Hyppolite pour Spiko, Stéphanie Lheureux pour Euroclear et Maya Steffan pour Quivalis. Leurs interventions ont fait émerger les conditions très concrètes du passage à l’échelle : droit des titres, liquidité, interopérabilité, monnaie de règlement, fonctionnement 24/7 et neutralité technologique.

## Harmoniser le droit des titres européen pour sortir de la fragmentation

**Marc Kepeneghian, directeur général et fondateur de LISE**

Pour Marc Kepeneghian, la première difficulté n’est pas technologique. Elle est européenne.

LISE développe une infrastructure de marché fondée sur la tokenisation native et les instruments financiers cotés. Son agrément **DLT TSS** lui permet de réunir les fonctions de **négociation** et de **règlement-livraison** au sein d’une même infrastructure. Marc Kepeneghian présente cette organisation comme une nouvelle manière de penser le post-marché, aujourd’hui réparti entre plusieurs infrastructures et intermédiaires.

> **« Le marché de capitaux européen est extrêmement fragmenté, c’est le problème numéro 1 du capital market en Europe. »**

Cette fragmentation est d’abord juridique. Les droits applicables aux titres restent différents d’un État membre à l’autre, ce qui complique l’accès d’un acteur à un autre marché européen. Le cadre français adapté au Régime Pilote permet de développer ces activités, mais reste essentiellement franco-français : dès lors qu’un émetteur ou une activité concerne un autre État membre, se pose la question de l’adaptation du cadre juridique et du passeportage.

Elle se retrouve également dans les infrastructures. Les marchés restent organisés autour de places nationales et la multiplication des lieux de cotation peut disperser la liquidité et complexifier le post-marché. Pour LISE, la tokenisation offre précisément l’occasion de repenser ces infrastructures à l’échelle européenne.

> **« Avec la tokenisation, c’est le seul moment où on va pouvoir écrire de zéro les infrastructures. Pensons-le nativement européen. »**

Cette ambition correspond aussi au projet de LISE de construire une bourse européenne capable d’accueillir des émetteurs issus de différents marchés européens. La transformation touche directement le règlement-livraison. L’Europe évolue aujourd’hui de **T+2 vers T+1**, tandis que la tokenisation permet d’envisager un règlement instantané. Pour Marc Kepeneghian, cette évolution suppose de repenser les infrastructures et leurs interactions, notamment autour du **DvP**. Les acteurs de marché utilisent notamment **FIX** pour transmettre les informations et les ordres, mais le cash peut encore transiter après l’exécution, en T+X, via d’autres systèmes comme **SWIFT**. Pour assurer un DvP instantané, l’ordre doit donc être préfinancé.

La demande adressée aux autorités est dès lors européenne : avancer rapidement sur le **MISP**, pérenniser le Régime Pilote et créer les conditions réglementaires permettant aux infrastructures et aux fintechs de changer d’échelle. Pour Marc Kepeneghian, cette construction européenne relève aussi de la souveraineté : disposer d’infrastructures et de places de marché européennes capables d’offrir aux émetteurs des alternatives compétitives, avec une cotation en Europe et en euros.

## Préserver les protocoles ouverts et l’immutabilité de la DeFi

**Faustine Fleuret, directrice des affaires publiques de Morpho**

Avec Morpho, la discussion se déplace de l’infrastructure de marché vers les protocoles DeFi.

Faustine Fleuret décrit la DeFi comme une architecture technologique native des blockchains, ouverte, interopérable et composable, que les intermédiaires régulés peuvent déjà utiliser pour proposer de nouveaux produits ou services. Elle cite notamment Robinhood, qui utilise le protocole Morpho pour certains produits de rendement. Les cas d’usage restent toutefois dépendants de la disponibilité des actifs tokenisés : pour utiliser ces protocoles avec des actifs financiers traditionnels, ceux-ci doivent eux-mêmes être représentés sous forme de tokens.

Pour Morpho, l’une des principales propositions de valeur réside dans la capacité à réduire la fragmentation de la liquidité. Là où les marchés financiers fonctionnent encore largement en silos, l’objectif est de construire un **backend unifié**, capable de connecter différentes applications et sources de liquidité.

Mais cette ouverture pose une question réglementaire particulière : **où placer la contrainte ?**

> **« Ne pas contraindre les protocoles décentralisés : leur demander de coder un certain nombre de contraintes dans le protocole limiterait son utilité et son intérêt. »**

Faustine Fleuret défend notamment des protocoles immuables et permissionless. Pour Morpho, les contraintes réglementaires peuvent être prises en charge par les intermédiaires et les distributeurs qui intègrent ces protocoles, plutôt que d’être directement inscrites dans leur code.

> **« Ne pas contraindre la libre circulation des actifs tokenisés dans les protocoles, on limiterait le développement des marchés. »**

Cette approche vise notamment à préserver l’utilisation des protocoles ouverts et la circulation des actifs tokenisés, y compris des stablecoins, dans la DeFi. L’enjeu est aussi compétitif. Faustine Fleuret a évoqué les discussions réglementaires en cours aux États-Unis autour des crypto-actifs et des stablecoins, et considère que la révision de MiCA peut offrir à l’Europe l’occasion d’apporter davantage de visibilité aux institutions et aux acteurs financiers souhaitant intégrer la DeFi.

La demande est donc double : **apporter de la clarté aux acteurs régulés qui souhaitent intégrer la DeFi, sans inscrire directement dans les protocoles des contraintes qui pourraient en limiter l’ouverture et l’utilité.**

## Protéger la neutralité technologique du droit

**Paul-Adrien Hyppolite, directeur général et fondateur de Spiko**

Le cas Spiko permet de regarder la tokenisation depuis un autre angle : celui d’un acteur qui considère qu’une partie du cadre réglementaire fonctionne déjà.

Spiko intervient sur des fonds tokenisés, principalement des fonds monétaires et des fonds de type **total return swap**. Paul-Adrien Hyppolite a indiqué lors du Forum un volume de **2,5 milliards d’euros d’actifs tokenisés**. La société travaille également sur la tokenisation d’actions, notamment au moyen de structures reposant sur des **SPV** et des wrappers. L’entreprise se situe désormais dans une logique de production plutôt que d’expérimentation.

Son message au régulateur est d’abord celui de la continuité.

> **« L’exécutif, le Parlement, le superviseur et le régulateur français ont fait un travail remarqué pour assurer la neutralité technologique du droit, ce qui a permis de créer Spiko en France. »**

Pour Paul-Adrien Hyppolite, le cadre applicable au non-coté fonctionne aujourd’hui bien et doit être préservé. La question est désormais de maintenir cette neutralité lorsque la tokenisation s’étend à d’autres catégories d’actifs, notamment le coté et certains usages monétaires.

L’intérêt de la tokenisation apparaît aussi dans les cas d’usage développés autour de la **programmabilité**. Spiko travaille notamment sur la programmation de la trésorerie et du collatéral : un fonds monétaire tokenisé peut devenir un instrument de placement programmable, tandis que les smart contracts permettent d’automatiser certains mouvements de collatéral entre infrastructures.

En juillet, Spiko a également lancé des rails de souscription et de rachat en stablecoins, permettant de souscrire directement au fonds sans passer par un intermédiaire, notamment en **USDC** et **EUROC**.

La demande est donc simple dans son principe : **préserver la neutralité technologique lorsque le cadre fonctionne et la renforcer là où subsistent des zones d’incertitude.**

## Construire des ponts pour préserver l’accès à la liquidité

**Stéphanie Lheureux, directrice Digital Assets d’Euroclear**

Pour Euroclear, la question centrale est celle de la liquidité.

L’infrastructure gère environ **45 000 milliards d’euros d’actifs**. Dans cette position, Stéphanie Lheureux rappelle que la valeur d’un titre dépend aussi de sa capacité à accéder au marché. Un actif tokenisé ne peut pas devenir un actif isolé, enfermé dans une infrastructure qui ne communique pas avec les marchés existants.

> **« Notre métier, c’est l’accès à la liquidité. On ne veut pas qu’un titre tokenisé soit pénalisé parce que l’écosystème n’est pas là. »**

Euroclear a donc travaillé sur des mécanismes d’interopérabilité permettant de connecter les environnements tokenisés aux infrastructures traditionnelles et de conserver l’accès aux marchés reliés à Euroclear. Mais pour Stéphanie Lheureux, cette connexion ne suffit pas : il faut encore démontrer ce que la blockchain apporte en matière d’efficacité opérationnelle et de nouveaux usages.

Le passage à l’échelle reste précisément à démontrer. Les projets doivent pouvoir supporter les volumes des marchés de capitaux et fonctionner dans des conditions de stress comparables à celles auxquelles sont soumises les infrastructures existantes.

Le projet **Pythagore**, développé avec la Banque de France, s’inscrit dans cette logique. Il vise à faire évoluer le règlement des **NEUCP**, sur un marché de dette court terme d’environ 300 à 350 milliards d’euros selon les chiffres présentés lors de la table ronde, vers une infrastructure DLT native avec un règlement en monnaie de banque centrale via Pontes.

> **« L’idée n’est pas de faire du copier-coller sur la blockchain. »**

Les bénéfices recherchés dépassent alors la seule rapidité du règlement. Stéphanie Lheureux cite notamment la possibilité de faciliter le financement **intraday** et de mieux mobiliser le collatéral, aujourd’hui parfois immobilisé en raison des cycles de règlement-livraison. Euroclear a également lancé un groupe de travail réunissant une cinquantaine d’acteurs de marché pour réfléchir à de nouveaux usages et modèles de marché.

Pour Stéphanie Lheureux, le passage à l’échelle suppose désormais de **lever les verrous** qui empêchent les projets existants de changer de dimension, mais aussi de démontrer leur intérêt économique. Les gains d’efficacité, l’instantanéité et la programmabilité devront se traduire en bénéfices concrets pour les acteurs de marché, notamment en termes de **P&L et de revenus**.

## Garantir l’unicité monétaire et maîtriser les risques du 24/7

**Maya Steffan, coordinatrice du projet Quivalis chez BNP Paribas**

Après les infrastructures de marché, la discussion revient à la **monnaie de règlement**.

Maya Steffan distingue plusieurs actifs susceptibles d’accompagner les marchés tokenisés : la **MNBC via Pontes**, la monnaie de banque commerciale tokenisée et les stablecoins. Les usages diffèrent selon les besoins. Quivalis, projet de stablecoin européen porté par 37 banques actionnaires, pourrait notamment répondre à certains besoins de paiements transfrontaliers sur des corridors spécifiques. 

> **« L’actif de règlement doit être disponible là où sont les actifs tokenisés. »**

Cette organisation suppose de maintenir une **fluidité entre monnaie de banque centrale et monnaie de banque commerciale**, tout en permettant aux différentes formes de monnaie de fonctionner avec les actifs tokenisés. Elle implique aussi de construire des ponts entre les systèmes DLT et les infrastructures existantes, en adaptant les processus opérationnels et les capacités des acteurs, de la conformité à la gestion des risques. 

La tokenisation des dépôts ajoute à cette réflexion des questions d’**échelle, d’infrastructure, de liquidité et de financement de l’économie**. Le fonctionnement en **24/7** fait apparaître une autre contrainte : l’instantanéité modifie les risques que les acteurs doivent être capables de gérer.

> **« Le 24/7, c’est bien, mais il faut savoir gérer l’instantanéité qui crée de nouveaux risques. »**

En fin de table ronde, Maya Steffan a identifié une priorité pour l’Europe : **mettre en place des standards et des règles de gouvernance pour préserver la souveraineté monétaire**. 

## Quel marché européen pour la tokenisation ?

La discussion du Forum ramène finalement à une question très concrète : **quel marché européen veut-on construire avec la tokenisation ?** Un marché dans lequel les actifs peuvent circuler d’une infrastructure à l’autre, accéder à la liquidité et être réglés dans une monnaie adaptée, ou une juxtaposition de projets tokenisés fonctionnant chacun dans leur propre environnement ?

Les interventions de la table ronde montrent que le passage à l’échelle dépendra autant de la technologie que du droit, des infrastructures, de la liquidité, de la monnaie de règlement et des règles qui les relient. **C’est à cette échelle que se jouera la capacité de l’Europe à construire un véritable marché financier tokenisé.**

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